La femme qui ne pouvait se faire appeler Gille

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Bien le bonjour !

J’espère que vous avez bien reçu ma lettre belge ! En l’écrivant, j’ai moi-même sacrément replongé dans cette ambiance festive si particulière à Binche et ses alentours. Est-ce que cela a égayé un peu votre journée ? Je l’espère !

Au moment où j’ai refermé l’enveloppe, bien soigneusement et certainement pas avec ma salive, je vous rassure, un autre souvenir de voyage au sujet du carnaval est revenu galoper dans ma tête. Comme je vous l’expliquais au début de ma lettre, à l’origine, je suis allée à Binche pour y faire un stage en muséographie. On m’a donc demandé de proposer un projet pour mettre en valeur la culture carnavalesque, et de fil en aiguille, mon cerveau a pris divers méandres pour décider d’en arriver à cette idée : j’allais écrire un scénario de film d’horreur sur le thème du carnaval de Binche !

Le carnaval de Binche en film !

Une proposition pour le moins inattendue, peut-être un poil trop pour un sujet à la tradition aussi sacralisée que l’est celle du carnaval de Binche, me direz vous ? Et vous auriez à la fois tort et raison. Mon scénario a bien été refusé par certaines hautes autorités liées au carnaval, mais pas parce qu’il s’agissait d’un film d’horreur. Non, ça, c’est plutôt passé comme une Lettre d’Alice à la Poste (quel humour, il semblerait que je sois en forme aujourd’hui…)

Si il s’est fait jeter comme une vieille chaussette odorante, c’est en partie à cause de sa fin : attention, c’est peut être l’heure de gloire de ce merveilleux scénario de série B resté au fond du placard, si vous ne souhaitez pas savoir la fin, alors arrêtez vous tout de suite dans ce récit et allez d’abord le lire ici en cliquant sur l'image : c’est cadeau !

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À la fin, donc, une femme nous fait l’affront de porter un masque de Gille. Et oui, ça ne paraît peut-être pas grand chose, d’un oeil extérieur, mais pour un Binchois attaché aux plus pures traditions carnavalesques, ça fait désordre. Car aucune femme, au grand jamais, n’est autorisée à Binche à “faire le Gille”, c’est à dire incarner ce personnage de carnaval. C’est un peu plus souple dans certains carnavals des villes voisines, où le cas peut se présenter sans faire trop de vagues. Pour autant, le rôle de la femme est tout sauf anodin. Derrière chaque Gille, il y a au moins une femme qui apprête son costume, veille à ce qu’il ne manque de rien pendant son éreintante journée, prépare l’accueil pour la tournée des Gilles du matin (vous vous souvenez, ce fameux moment où les Gilles se rassemblent et passent de maison en maison en sirotant du champagne). Elle assure aussi généralement la bonne transmission des traditions du carnaval aux enfants. Moment hautement symbolique dans le rituel carnavalesque, c’est la femme, encore, qui tend au Gille son masque au moment où il doit le poser dans son visage. Nombreuses sont celles qui affectionnent et défendent cette répartition traditionnelle qui assigne strictement des rôles et des façons de vivre le carnaval.

La tradition du carnaval binchois en débat

Pourtant, cette tradition crée aussi de plus en plus de débats ces dernières années, et d’aucuns la voient comme une sorte de “dernier bastion” du sexisme : le sexisme ritualisé et donc intouchable, en somme ! À ce sujet, j’ai eu la chance de tomber sur ce débat hyper intéressant entre Clémence Mathieu, l’actuelle directrice du Musée international du masque et du carnaval de Binche, et Valérie Piette, chercheuse à l’Université libre de Bruxelles. (Vous pouvez cliquer sur l'image pour en prendre connaissances sur le site de RTBF)

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 Les femmes ont un rôle important, oui mais, et c’est un sacré gros oui mais, ce rôle est strictement cantonné à l’intime, au cercle privé, privant la femme de l’accès au devant de la scène, souligne justement Valérie Piette au sujet du carnaval de Binche.

L’homme et le masque

Selon Clémence Mathieu, l’immense majorité des traditions masquées à travers le monde suit cette ligne directrice. Pourquoi ? Parce que bien souvent, le port du masque était la pièce maîtresse de rituels où l’on combattait le mal, et où l’on protégeait aussi celle qui devait enfanter, la femme, donc. Bon, d’accord, d’accord, mais tout de même, ça aurait pu évoluer depuis le temps, non ? Et bien non. Tout simplement parce que tout ceux qui ont fixé les règles carnavalesques depuis lors sont, vous avez bien deviné, des hommes.

Je résume (chronologie selon cette fameuse interview de Clémence Mathieu, regardez-là on vous dit !)

* Moyen-âge : l’église, et donc les hommes d’église, “récupèrent” et christianisent des traditions païennes dont le carnaval.

* 19e siècle : les folkloristes, des hommes, fixent l’histoire et les traditions de carnaval sur le papier et dans les esprits.

* Époque contemporaine : des hommes de loi fixent les règles.

* Aujourd’hui : le comité responsable des traditions du carnaval de Binche, l’Association pour la défense du folklore, est principalement composé d’hommes

Forcément, vous vous en doutez, ça ne favorise pas tellement un changement. Le fait que le débat existe montre tout de même bien que tout n’est pas si immobile que cela. Le folklore, c’est un peu comme du goudron trop chauffé au soleil, ça attache aux pas et on marche moins vite. Mais on marche quand même ! D’ailleurs, il y a trois ans, la première société (groupe carnavalesque) de femmes est née à Binche : les “ladies binchoises”. Par contre, elles ne sortent pas le mardi gras, mais le lundi. Façon de ne pas faire de l’ombre au grand Gille, ou de se tailler leur propre espace dans la fête ?

Sur ce, je vous laisse méditer ! 

À bientôt par courrier, 

Alice

 

PS : Vous aimez vous plonger dans des tas de papiers et témoignages passionnants ? Allez, c’est mon petit cadeau pour débuter l’été : 

https://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1974_num_5_1_952 : un petit aperçu des travaux de Marianne Mesnil, chercheuse à l'Institut de sociologie de l'Université libre de Bruxelles (en 1980) sur les rôles traditionnels dans la fête populaire

https://soundcloud.com/acsr/femmes-de-gilles : un documentaire sonore passionnant qui fait entendre les voix de “femmes de Gille” sur quatre générations ! 

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